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ENTRETIEN

L’avenir de la monnaie, un double enjeu d’innovation et de confiance

Article de Christine Lagarde, présidente de la BCE, publié dans le magazine L’ENA hors les murs

Paris, le 30 novembre 2020

Le passé est porteur d’enseignements importants pour comprendre les étapes qui jalonnent l’évolution de la monnaie, notamment la possible introduction d’un euro numérique. Faire en sorte que l’euro réponde aux besoins des Européens est au cœur du mandat de la Banque centrale européenne (BCE).

La nature de la monnaie a évolué tout au long de l’histoire en fonction des changements socioéconomiques. Mais les fonctions de la monnaie – moyen d’échange, unité de compte, réserve de valeur – sont restées immuables depuis des siècles.

La monnaie a vu le jour pour surmonter les limites du troc. Avec la spécialisation des économies, les échanges commerciaux ont gagné en importance, et il est devenu essentiel de disposer d’un moyen d’échange universel pour les faciliter. Des pièces frappées dans des métaux (précieux) ont rempli cette fonction pendant des siècles.

Le développement du commerce à plus grande échelle a cependant marginalisé les pièces, devenues de moins en moins pratiques en raison de la difficulté à les stocker et à les déplacer en grandes quantités.

Cela a conduit à l’étape suivante de l’évolution de la monnaie, qui a duré pendant toute la période médiévale jusqu’à la fin du Moyen-Âge et au début de l’ère moderne. On a notamment vu apparaître les notes de crédit des Templiers, en France, les comptes courants privés en Italie, puis les lettres de change ou les billets à ordre ainsi que les premiers ancêtres du papier-monnaie.

Rôle du secteur public

Tous ces instruments reposaient sur la convertibilité en pièces de métal précieux. L’acceptation de ces formes de monnaies dématérialisées et faciles à porter sur soi dépendait de la réputation de l’émetteur, ce qui a fait naître la notion de risque de crédit.

Le secteur public a dès lors joué un rôle de plus en plus important dans l’émission de monnaie et dans la quête de stabilité de sa valeur, par exemple sous forme des premiers comptes bancaires publics, dès le début du XVe siècle, puis avec les premières tentatives d’émission de billets de banque modernes au cours de la deuxième moitié du XVIIe siècle[1].

Dans les économies modernes, comme la zone euro, la monnaie n’est plus convertible en aucun produit de base, ni adossée à un tel produit. Le cours légal de la monnaie « fiduciaire » lui est conféré par un décret gouvernemental, ou une législation de rang constitutionnel (comme le traité sur l’Union européenne[2]). La valeur de la monnaie est basée sur la confiance du grand public : confiance dans son acceptation par tous pour tout type d’échanges économiques et confiance dans la capacité des banques centrales à en maintenir le pouvoir d’achat grâce à la politique monétaire. L’indépendance institutionnelle des banques centrales renforce leur capacité à préserver la confiance dans la monnaie.

Depuis le début de l’ère moderne, les banques centrales jouent un rôle de plus en plus fondamental afin que la monnaie remplisse ses trois fonctions essentielles, mentionnées plus haut. Elles doivent donc être pleinement conscientes de l’évolution des réalités économiques et s’y adapter.

Progrès technologiques

À l’heure de la numérisation, la nature de la monnaie mais aussi la nature des biens et services changent rapidement. La numérisation et le progrès technologique entraînent des mutations dans tous les secteurs de la société, accentuant le processus de dématérialisation.

Les paiements numériques sont en nette hausse. Dans la zone euro, le nombre total de paiements scripturaux a augmenté de 8,1 % en 2019, passant à 98 milliards. Près de la moitié de ces opérations ont été effectuées par carte, les virements et les prélèvements venant en deuxième et troisième positions[3].

La pandémie de coronavirus (COVID-19) a accéléré cette tendance à la numérisation, avec une forte hausse des paiements en ligne et un recours plus fréquent au « sans contact » dans les commerces[4]. Selon une enquête menée en 2019 auprès des intervenants de marché, ceux-ci prévoient que les paiements seront le service financier le plus directement concerné par les progrès technologiques et la concurrence dans les cinq prochaines années[5].

Face à la demande de moyens de paiement numériques, de nouvelles formes de monnaie privée (à savoir un engagement de la part d’entités privées) ont vu le jour. Celles-ci sont disponibles sous forme de dépôts dans les banques commerciales, pouvant être utilisés pour des virements et des prélèvements, et sous forme de monnaie électronique via les cartes de crédit ou des applications de paiement mobile.

Dans la zone euro, les mécanismes de supervision de l’Eurosystème permettent d’assurer l’efficacité et la sûreté des banques commerciales et des prestataires de services de paiement, ce qui entretient la confiance dans la monnaie privée, qui reste une partie intégrante de notre système financier.

Mais la monnaie de banque centrale sous forme numérique n’existe pas encore pour les paiements de détail.

Euro numérique

La BCE entend veiller à ce que l’euro reste adapté à l’ère numérique. Il y a quelques mois, le Conseil des gouverneurs a décidé d’étudier la possibilité d’émettre un euro numérique, à savoir une monnaie de banque centrale numérique pour les paiements de détail.

L’Eurosystème évalue actuellement les implications de l’introduction éventuelle d’un euro numérique qui, juridiquement, constituerait un engagement de la banque centrale. En octobre, la BCE a publié un rapport sur l’euro numérique (Report on a digital euro, en anglais uniquement)[6] et ouvert une consultation publique[7].

Pourquoi un euro numérique alors que d’autres formes de monnaie numérique privées existent ?

La monnaie de banque centrale présente des caractéristiques uniques. Elle offre à chacun, pour toutes les transactions de base, un accès libre à un moyen de paiement simple, sans risques et inspirant confiance. Mais pour les achats de détail, elle n’existe actuellement que sous la forme de billets et pièces.

Un euro numérique qui existerait parallèlement aux espèces permettrait aux consommateurs de continuer à accéder librement à la monnaie de banque centrale, ce qui répondrait à l’évolution de leurs besoins en termes de paiements numériques.

Il pourrait être important dans plusieurs scénarios, comme celui d’une diminution de l’utilisation des espèces, ou pour prévenir la montée en puissance de monnaies numériques émises hors de la zone euro. L’émission d’un euro numérique pourrait pérenniser à la fois l’accès à la monnaie de banque centrale et notre souveraineté monétaire.

Bien conçu, il créerait des synergies avec le secteur des paiements et permettrait au secteur privé de développer de nouveaux services liés à cette « nouvelle » monnaie.

Un euro numérique constituerait aussi un symbole important du processus d’intégration européenne et contribuerait à unifier les économies européennes en pleine numérisation.

Crypto-actifs porteurs de risques

Qu’en est-il alors du bitcoin et des autres crypto-actifs qui essaient de se frayer un chemin parmi les paiements numériques et d’instaurer la confiance dans leur technologie ?

Les innovations telles que la technologie des registres distribués (distributed ledger technology, DLT), en particulier la blockchain, qui est au cœur des crypto-actifs comme le bitcoin, ouvrent de nouvelles perspectives mais engendrent aussi de nouveaux risques.

Les transactions s’opèrent directement entre pairs, sans nécessiter l’intermédiation d’un tiers de confiance. La confiance généralement inhérente à une transaction est remplacée par des preuves cryptographiques, la DLT assurant la sécurité et l’intégrité des registres, ce qui permet d’éviter les problèmes de « double dépense ». Cela étant, on ne peut se passer totalement de confiance.

Le principal risque serait de se reposer entièrement sur la technologie et sur le concept imparfait de l’absence d’émetteur identifiable ou de créance. En outre, l’utilisateur ne peut pas compter sur la stabilité de la valeur de crypto-actifs hautement volatiles, illiquides et spéculatifs, qui, de ce fait, ne remplissent pas l’ensemble des fonctions d’une monnaie[8].

Plus récemment sont apparus les stablecoins, qui tentent de résoudre le problème du manque de stabilité et de confiance en ancrant leurs actifs sur des monnaies fiduciaires fiables émises par des États[9]. Les émetteurs de stablecoins « mondiaux », qui visent à s’implanter dans le monde entier, souhaitent par ailleurs introduire leurs propres systèmes de paiement, de compensation et de règlement[10].

Certes, les stablecoins pourraient entraîner des innovations supplémentaires dans le domaine des paiements et se faire une place dans les médias sociaux, le commerce et d’autres plates-formes, mais ils posent aussi de sérieux risques.

Leur adoption à grande échelle pourrait remettre en cause la stabilité financière et la souveraineté monétaire. Si, par exemple, leurs émetteurs ne garantissent pas une valeur fixe ou s’ils semblent incapables d’absorber des pertes, leurs utilisateurs pourraient s’en détourner brusquement. De plus, leur utilisation comme réserve de valeur pourrait déclencher un vaste mouvement de report de dépôts bancaires en leur faveur, avec des répercussions possibles sur les opérations bancaires et sur la transmission de la politique monétaire[11].

Les stablecoins, surtout ceux qui reposent sur des entreprises technologiques (les bigtechs), pourraient également présenter des risques pour la compétitivité et l’autonomie technologique de l’Europe en exploitant leur avantage concurrentiel et leur contrôle de grandes plates-formes. Leur domination peut entraver la concurrence, limiter le choix des consommateurs et soulever des inquiétudes en ce qui concerne la confidentialité des données et l’utilisation abusive des informations à caractère personnel[12].

« La monnaie est une forme de mémoire »

En général, les utilisateurs finaux donnent la priorité à la convivialité et à la facilité d’intégration avec les autres applications et services. Ils acceptent donc de fournir leurs données à caractère personnel pour accéder à de nouvelles solutions. Les autorités publiques, favorables à l’innovation, sont disposées à agir comme catalyseurs du changement, tout en mettant en œuvre des mesures appropriées pour s’assurer que les innovations, loin d’être des obstacles, viennent en aide aux consommateurs.

Les prestataires de services de paiement et les solutions qu’ils proposent doivent donc être soumis à une réglementation et une surveillance adéquates, en vertu du principe « même activité, mêmes risques, même règlementation », afin de protéger les utilisateurs et de sauvegarder la stabilité de l’économie en la préservant des nouveaux risques, qui dépassent les seuls risques financiers.

D’aucuns affirment que « la monnaie est une forme de mémoire »[13] et il semble que, à l’heure actuelle, notre mémoire soit de plus en plus numérique. Nous devons toutefois nous assurer que nos données et archives numériques ne soient pas utilisées abusivement. Le détournement d’informations à caractère personnel à des fins commerciales ou autres est de nature à mettre en danger la vie privée et à entraver la concurrence. L’Eurosystème et les institutions européennes évaluent ces risques potentiels, parmi d’autres.

Les autorités publiques doivent trouver un équilibre entre les bienfaits et les risques que présentent les innovations dans le domaine des paiements et se tenir prêtes à jouer un rôle de premier plan pour garantir que les paiements restent efficaces, sûrs et inclusifs à l’ère numérique.

Dans une économie en constante mutation et face à l’émergence de nouvelles attentes quant à la nature de la monnaie, l’Eurosystème doit être en mesure d’apporter des réponses adéquates et d’assurer que les paiements européens s’adaptent à l’évolution des préférences des consommateurs, et demeurent inclusifs et efficaces.

Malgré tous les changements que j’ai mentionnés, les fondements de la monnaie restent intacts. La monnaie n’est acceptée que si elle bénéficie d’une solide confiance, conserve sa valeur et respecte la vie privée, notion qui prend une importance croissante à l’ère numérique. Ces fondements sont, et resteront, ceux de la monnaie de banque centrale, quelle que soit sa forme à l’avenir.

[1]Bindseil, U. (2019), « Central Banking before 1800: A Rehabilitation » (l’activité de banque centrale avant 1800 : une réhabilitation, en anglais uniquement), Oxford University Press ; et Le Goff, J. (2010), « Le Moyen-Âge et l’argent », PERRIN éditions.
[2]Article 128, paragraphe 1, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.
[3]BCE (2020), « Payments statistics: 2019 » (statistiques des paiements 2019, en anglais uniquement), 11 septembre.
[4]BCE (2020), « Impact of the pandemic on cash trends (IMPACT) » (effets de la pandémie sur l’utilisation des espèces), à paraître (en anglais uniquement).
[5]Petralia, K., Philippon, T., Rice, T. et Véron, N. (2019), « Banking Disrupted? Financial Intermediation in an Era of Transformational Technology » (activité bancaire perturbée ? l’intermédiation financière en pleine mutation technologique, en anglais uniquement), Geneva Reports on the World Economy, no 22, Centre international d’études monétaires et bancaires et Centre for Economic Policy Research, 24 septembre.
[6]BCE (2020), « Report on a digital euro », octobre.
[8]Crypto Assets Task Force de la BCE (2019), « Crypto-Assets: Implications for financial stability, monetary policy, and payments and market infrastructures » (crypto-actifs : implications pour la stabilité financière, la politique monétaire, les paiements et les infrastructures de marché, en anglais uniquement), Occasional Paper Series, no 223, BCE, mai.
[9]Crypto Assets Task Force de la BCE (2020), « Stablecoins: Implications for monetary policy, financial stability, market infrastructure and payments, and banking supervision in the euro area » (implications pour la politique monétaire, la stabilité financière, les infrastructures de marché et les paiements, et la supervision bancaire dans la zone euro, en anglais uniquement), Occasional Paper Series, no 247, BCE, septembre.
[10]Groupe de travail du G 7 sur les stablecoins (2019), « Investigating the impact of global stablecoins » (enquête sur les implications des stablecoins mondiaux, en anglais uniquement), octobre.
[11]Cf. note de bas de page no 9 et Panetta, F. (2020), « The two sides of the (stable)coin » (les deux faces du (stable)coin, en anglais uniquement), discours prononcé lors du Salone dei Pagamenti, le 4 novembre 2020.
[12]Groupe de travail du G 7 sur les stablecoins (2019), « Investigating the impact of global stablecoins » (enquête sur les implications des stablecoins mondiaux, en anglais uniquement), octobre ; Panetta, F. (2020), « The two sides of the (stable)coin » (les deux faces du (stable)coin, en anglais uniquement), discours prononcé lors du Salone dei Pagamenti, le 4 novembre 2020.
[13]Kocherlakota, N. (1998), « Money Is Memory » (la mémoire de la monnaie, en anglais uniquement), Journal of Economic Theory, vol. 81, no 2, p. 232-251.

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